Le poussin
Le nid du poussin
Le poussin dansait sur sa branche et chantait à tue-tête. La tête en arrière, un ciel bleu vidé de tout souci par une légère brise qui rendait ce milieu de matinée encore plus agréable. Sa chansonnette dans la tête, le poussin ne se préoccupait plus de sa branche qu’il trouvait encore si haute la veille, ni de la douce voix de sa mère qui lui chantait cette berceuse qu’il aimait tant.
Sa voix de crécelle sciait l’air autour de lui, de plus en plus forte, jusqu’à engourdir ses délicates cordes vocales. Sa gorge le picota et il se tut, dérangé par les limites de son corps frêle. Pour accroître son agacement, un lourdaud vint lui cacher sa lumière. Un volumineux traînard grisâtre et cotonneux venait de recouvrir le ciel. Tout aussi lent qu’une caravane sous le soleil de plomb du désert et aussi large que les limites de sa prairie. Encore un « emmerdeur » se dit le poussin, il fulminait. Coincé sur sa branche, il ne pouvait qu’être le spectateur de ce mastodonte des cieux.
Il hurla ! « Mais pourquoi me fais tu cela inconnu ? Suis-je à ce point méprisable à tes yeux ? ». Un sifflement accompagné la caresse légère de la brise et lui fit battre les plumes sur ses minuscules ailes de poussin. Cet affront lui était insupportable et toute la frustration qui l’envahissait sortit en un souffle. « Tu viens chez moi me cacher la vue, me priver de mon soleil et m’apporter la tristesse ! Mais quel monstre es-tu pour m’imposer cela ?! »
De nouveau, le vent vibra autour de lui, doux et rafraîchissant. À chaque printemps, comme un messager, il portait les abeilles de fleur en fleur, enveloppait les hirondelles dans leur balai aérien et libérait le papillon de son enclave terrestre.
Un grondement au loin perturba le calme tout juste retrouvé et, comme un présage que l’on redoute, laissa tomber quelques gouttes timides puis s’abattre l’averse. Le poussin resta sans voix, le cœur lourd et le bec ruisselant, il était assis dans son nid. Un amas de branches rapiécé en différents endroits, qui tenait par acharnement et nécessitait une surveillance de tous les instants.
Son cœur ne fit qu’un bond et la douleur dans ses tympans lui plaqua les ailes contre sa tête. Un son déchira le ciel et l’air par sa violence. Il retentit si proche qu’il sentit l’air vibrer. Une bourrasque lui fouetta le visage et le duvet de son crâne fut à nouveau trempé. Assis et seul face aux éléments, il s’était recroquevillé dans sa couronne de brindilles ouverte maintenant aux quatre vents.
Aveuglé par son plumage et trempé par le fouet de l’eau, il ne vit pas le fléau qui avait frappé. C’est la plainte crépitante du bois et la fumée âcre qui piquait sa gorge, qui le firent sortir de son mur de plumes. Elle montait depuis les rebords de son nid comme un serpent et glissait jusqu’à sa demeure pour venir l’envelopper.
Son masque de colère était tombé, laissant le rôle principal à sa peur. Le poussin hurlait pour qu’on l’aide. Son arbre brûlait de mille flammes et le vent, lui, ne faisait qu’attiser la bête par ses coups de fouet réprobateurs. La bruine qui s’en était mêlée, n’était maintenant plus que le spectateur de cette folle danse. Les seules réponses qu’eut le poussin furent les derniers battements d’ailes et le bruissement des herbes hautes au loin, de ceux qu’il avait appelé un jour « voisins ».
Quand il fut trop insupportable de respirer, il jeta un coup d’œil sur son nid. Un amas de feuilles entouré de bois d’olivier, vestige de ses nuit passées au clair de lune tenait encore debout. C’était son lit et, à cet instant, il ne souhaitait qu’une chose, s’allonger sur ce tas de feuilles qu’il avait toujours connu et fermer les yeux. Pour cultiver l’espoir dans un sommeil profond d’un demain meilleur et laisser cette torture que le monde lui avait imposée aujourd’hui.
L’arbre finit par céder aux assauts répétés du feu, comme un colosse vaincu par la maladie, il bascula dans un craquement sordide pour s’écraser sur le sol. La pluie laissait s’échapper les volutes de fumée, enfin disposée à clore ce spectacle macabre. Et le vent rompu à la tâche, s’était mis en retrait comme le dresseur de tigres qui avait quitté la scène face à sa bête. La vie s’était figée dans ce coin de verdure comme retenant son souffle. Libérée par les virevoltes d’un point jaune et maladroit qui s’en allait vers les grands champs d’oliviers, bien plus loin, au-delà des nuages et de la grisaille.