Le poussin
La fleur du poussin
La prairie était balayée par le vent, le poussin marchait à la lisière des arbres, la course du soleil bien entamée. Cette brise venait chatouiller son bec et accompagnait son pas claudicant. Comme un enfant poussé par un aîné à regarder les étoiles, son attention se posa sur les fleurs de prairies qui lui ouvraient la voie.
L’observation détaillée d’une fleur s’encra comme une peinture dans son esprit. La beauté de ses couleurs et la douceur de ses courbes l’enivraient de joie. Il trépignait et se délectait du torrent d’émotions qu’il avait en lui. Quand il releva enfin la tête, le sourire qui s’était perché sur son visage s’effaça. Il était seul et, ce qu’il admirait, il ne pouvait le partager avec personne.
Cette tristesse passagère s’installa tout au fond de lui. Elle fut suivie d’une colère mélancolique et de confrontations épisodiques, murmurées à un interlocuteur absent. Après tout, se disait le poussin, elle n’appartient qu’à moi. Pourquoi devrais-je donc leur offrir ? Il en devint même suspicieux, maudissant la brise, guettant les papillons et les abeilles.
Il vint enfermer, sous un étau de plumes, les pétales de velours. S’il était le seul à la comprendre, alors, il se devait de la préserver.
Une abeille se faufila entre ses plumes et se posa près des tiges chargées de pollen. Le poussin poussa un cri et fit un bond en arrière. Il souffla et agita les ailes de toutes ses forces pour chasser l’envahisseur de sa muse. Ses efforts, aussi violents soient-ils, n’eurent d’effet que sur la tige et les pétales de la délicate plante.
Quand il s’en aperçut, l’abeille s’envolait et deux pétales touchaient le sol où un pied courbé se dressait. Le choc fut terrible et le poids qu’il eut sur le cœur juste après, encore plus. Il l’avait défigurée.
Une larme perla au coin de son œil et s’effaça dans son duvet. Le poussin reprit sa route, à contrecœur, persuadé qu’il ne trouverait plus un tel spectacle avant un long moment. Mais surtout qu’il ne pourrait plus le partager.
Toisé par les gardiennes de leurs forteresses de bois, le regard des cigognes semblait aussi lourd qu’une cotte de mailles pour le poussin. Un grain de sable emporté dans la vallée, voilà tout ce qu’il devait leur inspirer. Bien chanceuses de voir, au-delà des plaines et des lacs jusqu’aux pics enneigés, toutes ces merveilles qu’il ne saurait imaginer.
Le poussin s’assit près des arbres pour se cacher de leurs vigies, le cœur encore lourd. Où allait-il aller maintenant ? Il ne s’était jamais posé la question jusqu’à aujourd’hui. Et son cœur, vidé de toute envie, ne lui donnait plus la force d’avancer sans but.
Le son d’un criquet, qui dorait au soleil de fin de journée, le sortit de sa transe. Suivi par des bourdonnements, venant d’un côté, puis d’un autre, tel un va et vient mécanique. Le poussin repéra les fauteurs de troubles. Ils semblaient décidés à rentrer, puis ressortir du couvert des arbres, dans un flux discipliné mais incessant. Les abeilles lui passaient à côté, insensibles aux remontrances du volatile. Si bien que la curiosité finit par le pousser à rentrer dans la file. Il marcha un long moment, perdu dans les zigzags des abeilles. Tantôt une main devant les yeux à scruter la trace de l’essaim, tantôt le souffle court et le front trempé à le rattraper.
La nuit finit par le devancer et la brise qui, après ses courses folles, lui caressait la tête, venait maintenant lui glacer les os. Les loups acclamèrent la lune, brisant le silence de la nuit. Les bourdonnements et les fleurs, maintenant disparus, laissaient place à un nuancier de gris, balayé par le vent et illuminé par l’astre de nuit.