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Dystopie

Metaversus

John finissait sa journée, exténué, comme chaque soir. La lune était là, comme à son habitude, et le toisait par la fenêtre, quand il poussa sa chaise de bureau de chez Ergosensor.

Il se félicitait toujours de cet achat quand il la tirait vers lui pour s’asseoir. Voir la bonne épaisseur de mousse recouverte de cuir perforé et l’assise calquée sur ses mensurations était un plaisir en soi. Mais la satisfaction du cocon réconfortant qu’elle lui offrait quand il s’y asseyait, était l’apothéose. Comparée aux bouts de bois de chez Minimalistic-Design, que son patron avait dû payer une fortune et dont l’objectif premier semblait être de broyer vos lombaires, sa chaise était un vrai Eden.

Il alluma la petite boîte noire à côté de son écran, pas plus haute que le mug froid de la veille posé à côté. Après un bip réprobateur, l’écran s’alluma et John grommela devant la barre de chargement intitulée « Mise à jour ». Aujourd’hui, il n’accordait plus aucune patience aux machines. Il avait pourtant connu l’époque, dans ses premières années d’adultes, de l’âge d’or des bon vieux processeurs « Overtel » dont son père avait suivi l’avènement pendant près de 30 ans. Ainsi que son dernier fleuron l’Overtel Xefir Diamond 23068 qui vous permettait de naviguer sur le web dans les 15 secondes après avoir allumé votre bécane.

Mais tout avait changé avec la sortie des ordinateurs quantiques et de leurs performances hors norme. À tel point qu’en seulement cinq ans, presque toute la population mondiale en possédait un. Il suffisait de cligner les paupières et la moindre tâche demandée était exécutée, la moindre application lancée. Ils pouvaient afficher des images si réelles, si nettes qu’elles en trompaient le cerveau humain. Tous les métiers liés de près ou de loin à l’usage de ces machines en furent impactés. Les entreprises avaient investi et bien évidemment, les technophiles et autres aficionados du jeu vidéo, s’étaient rués dessus. Le reste de la population suivit avec l’avènement du Metaversus et John n’y avait pas échappé.

Il appuya sur le bouton d’un des accoudoirs, les bordures de son fauteuil s’illuminèrent d’un bleu turquoise et palpitaient comme les battements d’un cœur. Un casque se déploya sur sa tête, chevron par chevron, jusqu’à lui recouvrir le menton et le dessus du crâne. Comme une prison de fer où le seul visiteur autorisé était l’air qu’il inspirait et expulsait par ses narines. Cette sensation l’avait terrifié la première fois, il s’en souvenait très bien. Il s’était d’abord débattu puis son rythme cardiaque était monté en pointe et la machine l’avait finalement libéré. La semaine d’après, contraint par les pics et conseils incessants de ses collègues de boulot, il avait ressayé. Et ce qui le perturbait les fois suivantes, aujourd’hui, il n’y prêtait même plus attention.

L’interface clignota, suivie de nombreux flash lumineux et la ville apparut à ses yeux. Il était dans les jardins du Trocadéro face à la tour Eiffel qui brillait de mille feux. Un panda roux, de deux têtes de plus que lui, le salua par une danse frivole. Le spectacle, lui rappela plus les excentricités des quartiers rouges d’Amsterdam, que le comportement de la créature qu’il représentait. John balaya l’air devant lui d’un geste ample, et bientôt, des mots apparurent comme flottant face à son regard. Il tapa habilement à trois endroits et des listes se déroulèrent çà et là, comme des parchemins qu’une main invisible tirait. Les couleurs du panda se diluèrent, sans un son, jusqu’à disparaître complètement. Seul le contour blanc et transparent laissait encore deviner sa forme. À peine en avait-il fini avec son panda, que la sonnerie d’un vieux téléphone à cadran retentit dans son oreille. Un petit cadre où était noté « Finch » apparut à droite de la tour Eiffel.

– Hey ! Lança John à voix haute
– Salut Jojo !
– Alors quoi de neuf ?
– Oh… Journée de merde… Mon patron m’a fait faire des heures sup, soit disant mon indice de production avait baissé de 0.2 unité. Tu le crois ça toi ?! Enfin bref, je rentre à peine, dit la voix féminine d’un ton las. Je préfère pas en parler. Et toi ?
– Rien de bien intéressant, éluda John, bon, on va grailler ? Moi, je meurs de faim dit-il d’un ton enjoué.
– Carrément ! Nikka nous attend au Bella Kobra. Ce soir, c’est sushi ! Ses derniers mots étaient sortis d’une voix trop aiguë pour John et sous son masque de fer, il grimaça.
– Diminution volume. Dit John, avant de raccrocher

L’instant d’après il descendait l’avenue Raymond Poincaré sur son overboard et glissait à toute vitesse sur la piste VLP*. Il avait déjà commis l’erreur d’en faire sur la route, une seule fois, et ça lui avait coûté cher. Il s’était fait faucher par un bolide. Une semaine de migraine et il avait dû recréer son avatar sur Metaversus. Il était fou de rage, à tel point qu’il avait écrit un e-mail salé au SAV de la plate-forme. Du discours marketing teinté de fausses excuses avec le traditionnel « nous souhaitons avant tout vous offrir la meilleure expérience… »

*VLP : Véhicule Léger Pédestre

Il filait entre les courses de véhicules à sa gauche et les groupes sur le trottoir, occupés à parler ou danser sur des musiques qu’eux seuls semblaient entendre. Il arriva au métro Victor Hugo, direction une machine à ticket. Pour une fois, il y en avait une de libre, c’était assez rare pour que John le relève dans son esprit. Il faisait défiler les numéros, code 723, il le connaissait par cœur. Marseille – Canebière lui indiqua la machine. Il valida. Le ticket sortit de façon laborieuse et lui rappela les anciennes calculatrices comptables que sa grand-mère utilisait quand elle le gardait. Ce son très mécanique avait le don de l’apaiser. Le ticket en main, une ligne verte se dessina sur le sol et s’enfuit dans les dédales des souterrains. Sa couleur verte rappelait certaines bactéries ou champignons luminescents vus pendant ses cours à la fac et donnait un coté féerique et très irréel au lieu. Un comble dans un univers modelé de toute pièce par l’homme se dit John.

Au bout du troisième couloir, le tracé s’arrêta devant un wagon de métro. Il était ouvert, vide de tout occupant et n’attendant que lui. Les portes se fermèrent sur John et il s’assit sur une des banquettes. Le visage qui l’observait à travers les grandes vitres du wagon était fin, un teint caramel et une coupe rétro à la Hendrix. Pour le coup, c’était vraiment rétro comme style, papou et dadou l’auraient charrié. C’était leurs deux grands-pères, très proches de John et Margo son frère cadet. Il revoyait dadou faire tournoyer son frère sur les solos de guitare déchaînés d’Hendrix et des rires incontrôlés de Margo. John adorait cette époque, et voir le sourire d’amour dessiné sur le visage de papou quand il dandinait à la vue des deux danseurs, lui réchauffait le cœur. Depuis cette époque, son frère n’avait cessé d’adorer Hendrix. Allant jusqu’à mettre la main sur des archives enfouies dans les bibliothèques musicales, de ce qu’on appelait anciennement le World Wide Web. Margo reconstitua même la discographie complète du guitariste et chanteur avant son entrée à l’hôpital. Ça a été son obstination jusqu’à la fin. Et ce reflet, montrait l’hommage de John.

Il resta un moment à fixer la vitre du wagon, avant qu’une légère secousse ne le ramène à sa réalité. Il descendit la canebière, le vieux port lui faisant front. Une légère brise marine vint rafraîchir son visage et ses yeux rougis. Il s’arrêta le visage illuminé par deux immenses cobras en néon qui recouvraient la façade, leurs langues emmêlées dans un baiser mortel. Une immense baie vitrée laissait échapper une lumière rouge tamisée qui contrastait avec l’ambiance électrique des créatures. De grands signes de main s’envolèrent d’une des tables à l’intérieur et John entra pour les rejoindre. Le rouge était à l’honneur, tissus, assiettes, coussins… On aurait dit un équilibriste en plein numéro tant il évitait de piétiner les coussins servant d’assises sur le chemin jusqu’à la table.

À peine John avait-il repéré la place que ses amis lui avaient réservé, qu’il fut assailli par un petit être au trait féminin. Cheveux courts et bleu foncés aux reflets presque argentés. Les deux petites oreilles couleur fauve vinrent chatouiller le nez de John quand elle le serra dans ses bras. Avant d’avoir pu lui rendre son étreinte, il éternua violemment et manqua de l’assommer. C’était Nikka.

– Eh bien, je vois que tu fais toujours bon accueil à tes amis. Dit-elle d’un ton moqueur
– Tes oreilles ont un don pour viser mon nez…
– Tu parles… Tout ça pour m’assommer et faire je ne sais quel usage de mon corps !

John se figea, les yeux écarquillés devant les sourcils froncés de son amie. Elle le jaugea encore un instant avant d’éclater d’un rire fort et grave.
– T’aurais vu ta tête… Lança-t-elle le souffle court et se tenant les côtes.
– Très drôle ! Renchérit John, l’air faussement outré avant de rire avec elle.

Le petit groupe s’assit en tailleur autour de la table le sourire aux lèvres. Nikka était inarrêtable niveau plaisanterie et elle ne laissait pas le temps à John et Finch de reprendre leur souffle. Certains l’auraient trouvé peut-être un peu lourde, mais avec Finch, elles faisaient la paire pour passer une soirée comme John les aimait. Il guettait quelques fois leurs petits regards complices qu’elles avaient l’une pour l’autre et les joues de Finch s’empourpraient à chaque fois que John les repérait. Les plats étaient succulents, et John commanda au moins trois fois un assortiment de makis et sushis. Nikka pouffa à l’arrivée de la troisième assiette.

– Eh bien, on t’arrête plus ce soir ?
– Laisse-le manger en paix Nikka. Dit Finch un sourire bienveillant sur les lèvres.
– J’te taquine Jojo.

Elle termina sa phrase par un clin d’œil amical et John eut pour seule réponse d’enfourner deux énormes sushis dans son gosier. Il mâchait, la joue remplie comme un rongeur, tentant de faire passer l’amas de nourriture dans sa gorge. Nikka l’observait admirative, et quand il tenta d’avaler sa bouchée, ne put s’empêcher d’ouvrir la bouche, le sourire jusqu’aux oreilles.

– En même temps, je t’ai toujours dit qu’il avait une bouche à…

Finch envoya sa main sur la bouche de Nikka avant qu’elle ne finisse sa phrase et les deux explosèrent en fou rire. Même John s’étrangla à ses mots. Le rire qu’il eut au début, se transforma vite en panique quand il n’eut plus assez d’air et qu’il n’arriva pas à en avaler de nouveau. Il étouffait, et son cœur commençait à s’affoler de ce manque d’oxygène. Sa poitrine le brûlait et ses mains se mirent par réflexe sur sa gorge. L’image devint floue et la tablée disparut à ses yeux. Le casque s’arracha dans le bip stridant d’une alarme et laissa pendre une sonde qui était sortie de sa bouche. Il tomba à genoux et vomit. Le sol lisse de son appartement se recouvrit d’une pâte orange et informe. Quand il eut repris son souffle, il alla chercher une lingette absorbante au doux parfum chimique de citron et la déposa sur le sol. Il utilisa la seconde pour nettoyer la sonde, avant de se laisser tomber dans son fauteuil. La minute qui suivit, son casque était de nouveau sur sa tête.

John était assis en face de Finch et le serveur posa l’assiette de makis sans un mot. Nikka riait et Finch portait toujours son sourire bienveillant. John porta un maki à ses lèvres et ferma les yeux pour en exalter le goût.

– Eh bien, on t’arrête plus ce soir ?
– Laisse-le manger en paix Nikka. Dit Finch un sourire bienveillant sur les lèvres.
– J’te taquine Jojo.

Elle le fixa avec un grand sourire.

– En même temps, je t’ai toujours dit qu’il avait une bouche à…

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